Anne Rey - Interview : "Je gifle mon Pleyel, mais il sait se venger !"

Vlado Perlemuter:

« Je gifle mon Pleyel, mais il sait se venger ! ».

Qu’est-ce que ça fait de vivre soixante-dix ans en compagnie d’un piano ? Cette question, nous voulions la poser à Vlado Perlemuter. Nous nous doutions de sa réponse. Nous savions que le plus grand pianiste français vivant nous dirait : ça fait mal.

Sixième étage d’un immeuble cossu de la rue Ampère. La sonnerie interrompt le Sixième Prélude de Chopin. Le couloir sent la pâtisserie anglaise. On croit voir partout des chats glisser des chaises. Une minuscule télévision penche, exilée de guingois dans un coin.

Silence du piano qui s’est tu. On a caché les parquets sous les tapis, éloigné les téléphones, calfeutré les fenêtres, chassé à tout jamais les importuns pour qu’heure par heure les élèves se succèdent et que le temps volé aux leçons soit tout entier donné à l’étude. Les philosophes, dit-on, écrivent en écoutant la radio. Chez les pianistes pédagogues, on voile tous ces miroirs de la vie qui passe.

Vlado Perlemuter a-t-il toujours eu les cheveux blancs ? On n’a pas envie d’imaginer jeune cet artiste de soixante-dix-huit ans. On sait que le 5 mars 1922 (ou 1932, ou 1942), à la même heure, il devait travailler le même prélude de Chopin. Pour lui aussi, ça simplifie les souvenirs.

Heures de besogne acharnée pour se remettre un concerto dans les doigts ; mois d’épreuve pour bâtir un récital ; il se rappelle comme d’hier avoir consacré trois années d’étude aux Mazurkas de Chopin avant de les avoir gravées pour la BBC. Mais il a oublié que l’enregistrement était devenu introuvable… En quelle année a-t-il rageusement barré d’un trait rouge la partition des Préludes que l’on aperçoit sur le piano ? En quelle année s’y est-il encore attaqué à grands coups de crayon bleu ? De quand datent ces doigtés raturés, surchargés, illisibles ? Les notes, sur le papier, gardent leur énigme sous ces sédiments crayonnés. Toute une vie d’interprète gît là, stratifiée.

« Ah ! les Préludes, dit-il, c’est effrayant. Quand donc les ai-je enregistrés pour la première fois ? En 1960 ? Je les ai gravés une seconde fois pour Nimbus l’année dernière. Je vais les donner en récital à Londres avec Thème et Variations de Fauré et Gaspard de la nuit de Ravel. Je les ai tellement travaillés ! Et je retrouve aujourd’hui les mêmes problèmes, les mêmes découragements. Quand on veut me réconforter, on me dit : vous évoluez, vous trouvez en vous des ressources nouvelles, vous modifiez vos interprétations. Mais je ne veux pas les modifier ! Ce sont les interprétations qui évoluent malgré moi et qui créent de nouveaux halos de difficulté. Alors quoi ? Cela ne finira donc jamais ?

- Pourquoi le piano ?- Je ne sais pas. Mes parents avaient un piano droit. Quand j’avais quatre ou cinq ans, je me tenais des heures entières entre les pédales et le clavier, l’oreille collée contre le bois à écouter les vibrations. Vous savez comment ça se passe, les amis donnent des conseils : « il faut qu’il fasse de la musique » …J’ai fait de rapides progrès. A quinze ans, j’avais mon prix au Conservatoire et étais dans la classe de Cortot. Pourtant, je n’avais pas de dispositions.- Cortot parlait-il du piano à ses élèves ?- Jamais.- Et vous ?- Parfois. Mais avec prudence. Il ne faut pas les décourager.- Que dites-vous ?- Que c’est difficile. Cette vie est un esclavage. Un pianiste peut travailler jour et nuit sans fatigue apparente alors qu’un violoniste travaille rarement plus de quatre heures à la suite sans avoir besoin de s’asseoir. En revanche, plus le pianiste avance dans la vie, moins il a de facilités à se concentrer. Les soucis, peut-être …- Vous préférez votre Steinway neuf à votre vieux quart de queue Pleyel ?- Je ne joue jamais sur mon Steinway. Jean-François Heisser est venu l’autre jour répéter ici le Concerto en do mineur pour deux pianos de Bach : il a joué sur le Steinway et moi sur ma vieille casserole. Les touches ont du jeu, on entend un petit bruit, mais cela m’est égal. J’aime avoir un piano même médiocre pourvu qu’il reste le même. Celui-là, je l’avais au moins avant la guerre.- Vous savez l’écouter ?- Je me suis familiarisé. La preuve : je lui donne des gifles et je l’insulte. Mais comme il sait se venger ! Sans excès de modestie, ce que je fais au piano m’a rarement donné une satisfaction absolue.- Et quand vous êtes satisfait ?- Cela m’étonne. Je me demande comment j’en ai été capable. Récemment, tenez, j’ai bien joué la Sonatine de Ravel. Je la joue depuis longtemps, je l’ai même jouée à Ravel lui-même, pourquoi cette fois l’ai-je mieux jouée ? J’étais sans doute en bon état physique et nerveux. Il s’est passé quelque chose. Et quand il se passe quelque chose, le public le ressent d’une façon incroyable. Oui, quelquefois, j’ai eu des joies. Il y a très longtemps, j’étais si heureux de mon « Concerto Jeune Homme » de Mozart que j’ai donné en « bis » l’andante d’une sonate et la Marche Turque. Je n’ai plus jamais rejoué la Marche turque depuis, c’est bien trop difficile : quand il m’a fallu l’enregistrer, je l’ai recommencée douze fois !- Ne plus jouer que pour vous ?- Jamais. J’ai un trac effroyable, je hais le public, mais j’en ai besoin pour me forcer à jouer. Même dans le travail, je suis très angoissé. Ces Préludes de Chopin, par exemple, ça ne marche pas. Je résiste à la tentation de tout reprendre à zéro, de changer les doigtés, mais ça m’a déjà joué des tours affreux. Alors, à Dieu vat !- Rêvez-vous de votre piano ?- Le cauchemar classique : on me demande de jouer et j’ai tout oublié. Mais il m’arrive très souvent d’être tenu en éveil par une phrase lancinante : quand je commence à travailler une œuvre, les motifs que j’aime me hantent et ensuite, peu à peu, ils s’estompent. C’est sans doute ce que Cortot appelait « dissocier le travail de l’interprétation ». Mais j’ai peur : en disparaissant de mes rêves, ces motifs ne vont-ils pas se dessécher ?

Propos recueillis par Anne Rey. Le Monde de la musique n°44, avril 1982.

Reproduit avec l’aimable autorisation de Mme Krafft.  

 

Vlado Perlemuter :

« Je gifle mon Pleyel, mais il sait se venger ».

 

Qu’est-ce que ça fait de vivre soixante-dix ans en compagnie d’un piano ? Cette question, nous voulions la poser à Vlado Perlemuter. Nous nous doutions de sa réponse. Nous savions que le plus grand pianiste français vivant nous dirait : ça fait mal.

Sixième étage d’un immeuble cossu de la rue Ampère. La sonnerie interrompt le Sixième Prélude de Chopin. Le couloir sent la pâtisserie anglaise. On croit voir partout des chats glisser des chaises. Une minuscule télévision penche, exilée de guingois dans un coin.

Silence du piano qui s’est tu. On a caché les parquets sous les tapis, éloigné les téléphones, calfeutré les fenêtres, chassé à tout jamais les importuns pour qu’heure par heure les élèves se succèdent et que le temps volé aux leçons soit tout entier donné à l’étude. Les philosophes, dit-on, écrivent en écoutant la radio. Chez les pianistes pédagogues, on voile tous ces miroirs de la vie qui passe.

Vlado Perlemuter a-t-il toujours eu les cheveux blancs ? On n’a pas envie d’imaginer jeune cet artiste de soixante-dix huit ans. On sait que le 5 mars 1922 (ou 1932, ou 1942), à la même heure, il devait travailler le même prélude de Chopin. Pour lui aussi, ça simplifie les souvenirs.

Heures de besogne acharnée pour se remettre un concerto dans les doigts ; mois d’épreuve pour bâtir un récital ; il se rappelle comme d’hier avoir consacré trois années d’étude aux Mazurkas de Chopin avant de les avoir gravées pour la BBC. Mais il a oublié que l’enregistrement était devenu introuvable… En quelle année a-t-il rageusement barré d’un trait rouge la partition des Préludes que l’on aperçoit sur le piano ? En quelle année s’y est-il encore attaqué à grands coups de crayon bleu ? De quand datent ces doigtés raturés, surchargés, illisibles ? Les notes, sur le papier, gardent leur énigme sous ces sédiments crayonnés. Toute une vie d’interprète gît là, stratifiée.

« Ah ! les Préludes, dit-il, c’est effrayant. Quand donc les ai-je enregistrés pour la première fois ? En 1960 ? Je les ai gravés une seconde fois pour Nimbus l’année dernière. Je vais les donner en récital à Londres avec Thème et Variations de Fauré et Gaspard de la nuit de Ravel. Je les ai tellement travaillés ! Et je retrouve aujourd’hui les mêmes problèmes, les mêmes découragements. Quand on veut me réconforter, on me dit : vous évoluez, vous trouvez en vous des ressources nouvelles, vous modifiez vos interprétations. Mais je ne veux pas les modifier ! Ce sont les interprétations qui évoluent malgré moi et qui créent de nouveaux halos de difficulté. Alors quoi ? Cela ne finira donc jamais ?

-Pourquoi le piano ?

-Je ne sais pas. Mes parents avaient un piano droit. Quand j’avais quatre ou cinq ans, je me tenais des heures entières entre les pédales et le clavier, l’oreille collée contre le bois à écouter les vibrations. Vous savez comment ça se passe, les amis donnent des conseils : « il faut qu’il fasse de la musique » …J’ai fait de rapides progrès. A quinze ans, j’avais mon prix au Conservatoire et étais dans la classe de Cortot. Pourtant, je n’avais pas de dispositions.

-Cortot parlait-il du piano à ses élèves ?

-Jamais.

-Et vous ?

-Parfois. Mais avec prudence. Il ne faut pas les décourager.

-Que dites-vous ?

-Que c’est difficile. Cette vie est un esclavage. Un pianiste peut travailler jour et nuit sans fatigue apparente alors qu’un violoniste travaille rarement plus de quatre heures à la suite sans avoir besoin de s’asseoir. En revanche, plus le pianiste avance dans la vie, moins il a de facilités à se concentrer. Les soucis, peut-être …

-Vous préférez votre Steinway neuf à votre vieux quart de queue Pleyel ?

-Je ne joue jamais sur mon Steinway. Jean-François Heisser est venu l’autre jour répéter ici le Concerto en do mineur pour deux pianos de Bach : il a joué sur le Steinway et moi sur ma vieille casserole. Les touches ont du jeu, on entend un petit bruit, mais cela m’est égal. J’aime avoir un piano même médiocre pourvu qu’il reste le même. Celui-là, je l’avais au moins avant la guerre.

-Vous savez l’écouter ?

-Je me suis familiarisé. La preuve : je lui donne des gifles et je l’insulte. Mais comme il sait se venger ! Sans excès de modestie, ce que je fais au piano m’a rarement donné une satisfaction absolue.

-Et quand vous êtes satisfait ?

-Cela m’étonne. Je me demande comment j’en ai été capable. Récemment, tenez, j’ai bien joué la Sonatine de Ravel. Je la joue depuis longtemps, je l’ai même jouée à Ravel lui-même, pourquoi cette fois l’ai-je mieux jouée ? J’étais sans doute en bon état physique et nerveux. Il s’est passé quelque chose. Et quand il se passe quelque chose, le public le ressent d’une façon incroyable. Oui, quelquefois, j’ai eu des joies. Il y a très longtemps, j’étais si heureux de mon « Concerto Jeune Homme » de Mozart que j’ai donné en « bis » l’andante d’une sonate et la Marche Turque. Je n’ai plus jamais rejoué la Marche turque depuis, c’est bien trop difficile : quand il m’a fallu l’enregistrer, je l’ai recommencée douze fois !

-Ne plus jouer que pour vous ?

-Jamais. J’ai un trac effroyable, je hais le public, mais j’en ai besoin pour me forcer à jouer. Même dans le travail, je suis très angoissé. Ces Préludes de Chopin, par exemple, ça ne marche pas. Je résiste à la tentation de tout reprendre à zéro, de changer les doigtés, mais ça m’a déjà joué des tours affreux. Alors, à Dieu va !

-Rêvez-vous de votre piano ?

-Le cauchemar classique : on me demande de jouer et j’ai tout oublié. Mais il m’arrive très souvent d’être tenu en éveil par une phrase lancinante : quand je commence à travailler une œuvre, les motifs que j’aime me hantent et ensuite, peu à peu, ils s’estompent. C’est sans doute ce que Cortot appelait « dissocier le travail de l’interprétation ». Mais j’ai peur : en disparaissant de mes rêves, ces motifs ne vont-ils pas se dessécher ?

 

Propos recueillis par Anne Rey, Le Monde de la musique, avril 1982.

Reproduit avec l’aimable autorisation de Mme Krafft.  

 

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